La Tour de la Défense

Publié le par Civetta

 

Étrange pièce que La Tour de la Défense (Copi)(1978), jouée dernièrement à la MC93 (maison de la culture) de Bobigny, sur une mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo. Lors d’un entretien en février 2005, Marcial Di Fonzo Bo explique les caractéristiques de cette pièce visionnaire qui met en scène des situations extrêmes alliant le comique de l’absurde au tragique insoutenable: au treizième étage d’une tour à la Défense, six personnages sont enfermés dans une sorte d’antichambre avant l’Apocalypse. Le premier acte se passe le 31 décembre 1976 et le deuxième acte le 1er janvier 1977, et les six personnages ont une heure et demie pour résoudre leur destin, sans le savoir.

Cette pièce se passe en 1977, mais elle pourrait se dérouler en l’an 2000, tellement le cynisme avec lequel les rapports humains sont décrits anticipe sur la crise des valeurs de nos sociétés contemporaines. L’épisode de l’hélicoptère qui se crashe dans la tour voisine résonne évidemment comme un signe prémonitoire...Mais les réminiscences ou anticipations ne sont pas seulement temporelles: elles sont aussi littéraires. En effet, pour l’aspect polar de la pièce et le huis-clos étouffant dans un building, on songe bien sûr à La Corde d’Alfred Hitchcock. La pièce rappelle également La Mouette de Tchekov (sous forme de pause parodique lorsque les personnages se retrouvent à essayer de sauver une mouette égarée dans la Tour, vêtus de toques à la russe et sous la neige) et ce, à bien des égards: les liens névrotiques qui unissent les personnages, les volontés suicidaires de certains, les rapports pathologiques mère-enfant, les rapports de crispation avec les voisins, le langage décalé de l’anodin qui répond de manière absurde à telle ou telle réplique tragiquement désemparée...D’ailleurs, la figure symbolique de La Mouette trouve son équivalent parodique dans La Tour de la Défense avec le serpent géant qui finit par se retrouver au coeur de toutes les attentions, objet en apparence dérivatif banal qui en réalité cristallise et symbolise toutes les angoisses existentielles des personnages. Surtout, la mort et l’irrémédiable plane sur ce monde aux valeurs en perdition: aucun des personnages n’est racheté, puisque même la petite fille qui meurt accidentellement dans le frigo est soupçonnée par sa propre mère d’avoir somme toute tirée la porte derrière elle...La mise en scène de Marcial Di Fonzo Bo est idéalement imaginée: les spectateurs, situés de part et d’autre de l’appartement-scène ultra-moderne, observent (et étouffent d’autant plus) cette atmosphère délétère et cynique, où les situations apparaissent d’autant plus dérangeantes et dérisoires que leurs protagonistes évoluent comme s’ils étaient vus de tous et de personne à la fois, au travers des grandes vitres qui les enferment comme dans un acquarium.

Commenter cet article